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Panorama de la philanthropie en situation pandémique et nouvelles tendances philanthropiques au Québec.

Jean-Marc Fontan – département de sociologie, UQAM, co-directeur de PhiLab Canada

Salutations introductives

Merci Élisabeth et Léo pour cette incitation aux diners-causeries de l’Observatoire sur la philanthropie. Il me fait plaisir d’y présenter des éléments de réflexion sur les nouvelles tendances philanthropiques qui se dessinent dans une conjoncture laissant entrevoir différentes situations problématiques. Une conjoncture qui n’est pas sans interpeller directement les fondations subventionnaires.

Ma présentation sera organisée autour de trois points. Premièrement, un rappel du cadrage conceptuel qui se dégage des travaux théoriques récents que nous avons menés sur la philanthropie. Deuxièmement, un survol sur des réponses philanthropiques découlant de différentes situations de crise auxquelles nous sommes collectivement confrontées. Enfin, une synthèse sur de nouvelles tendances philanthropiques et une hypothèse de travail sur un nouveau champ d’action pour les écosystèmes philanthropiques canadiens et québécois.

Cadrage conceptuel

Par philanthropie j’entends toutes les actions liées à la pratique du don, sous toutes ses formes : tangibles, intangibles, matérielles ou immatérielles. Plus précisément, l’action philanthropique repose fondamentalement sur un transfert unidirectionnel et désintéressé de biens ou d’attentions entre des personnes, des groupes, des communautés, des organisations, des institutions ou des sociétés. Dans sa facture évoluée, le transfert fut élargi pour devenir bi ou multi directionnel et intéressé.

La nature du don différentie l’action philanthropique de l’action économique marchande au sens où aucune valeur d’échange n’est mobilisée, impliquée ou imposée. Pour combler des usages, en raison de l’observation de manques – concédant alors une ‘valeur’ spécifique aux ressources à transférer (nourriture, abri, vêtement, outil, arme…) –, il advient qu’une transaction entre personnes se traduise par un processus légal de désappropriation / appropriation desdites ressources. Au centre d’une telle transaction, nous observons la présence d’un type de valeur de partage.

Le partage inhérent au don a été qualifié de désintéressé par Alain Testart[1]. Désintéressé au sens où le transfert implique fondamentalement une cession de droits de propriété[2]. Une cession de droits qui n’implique aucune obligation de type contre-don, donc aucune injonction à rendre et aucun besoin de rendre des comptes. Non pas que les obligations ne sont pas liées au don, les travaux de Marcel Mauss[3] l’ont très bien démontré. Par contre, le don ne se limite pas aux obligations, il a une nature première fondée sur une forme de partage à visée utilitaire, pour la personne donataire, et désintéressée, pour la personne donatrice.

Maintenant, si un ou des manques sont observés, cela tient au fait de la présence de besoins non satisfaits et pouvant l’être par de geste de partager des ressources. À un moment de notre préhistoire commune, certaines personnes ou groupes de personnes se trouvaient à détenir plus de ressources que d’autres, et ce malgré les modalités culturelles de réciprocité caractérisant fortement les sociétés premières[4]. Confrontés à cette situation, la privation observée aurait affecté ces personnes au point où elles auraient senti le besoin de partager des éléments d’une richesse collectivement produite mais privément accaparée.

La philanthropie serait initialement apparue comme un mécanisme d’ajustement afin d’agir sur des effets observés de privation.

À cette philanthropie première, de nature désintéressée, se serait greffé un deuxième champ d’action, observable certainement à partir de l’Antiquité grecque. Ce deuxième champ visait moins à répondre de façon désintéressée à des ‘urgences sociales’ que de mitiger de façon ostentatoire et élargie les privations ou les manques observés dans la société.

En d’autres mots, si la philanthropie est apparue en premier pour répondre à des urgences, elle aurait par la suite évolué afin d’agir, de façon développementale, sur les effets découlant de besoins non comblés ou de problèmes considérés structurels. C’est de cette façon que l’on peut interpréter le développement de l’évergétisme[5] chez les Grecs ou du mécénat chez les Romains. Il consistait à répondre à des urgences, mais aussi à édifier des écoles, des infrastructures religieuses ou sanitaires, à combler des besoins alimentaires, à représenter la Cité auprès d’autres cités…; autant de formes qu’a pris le don sous une forme utilitaire et intéressée dans la période antique.

En réponse aux crises de subsistance et aux famines (beaucoup plus rares), le peuple des villes grecques des périodes classique et hellénistique (405-86 avant J.-C.), assez peu protégé́ contre les effets de la rareté́ et de la cherté́, ne pouvait guère compter sur une intervention de l’État, qui n’était pas doté́ de lois et d’institutions à même de protéger le citoyen consommateur ordinaire de la faim (Garnsey, 1986, p. 127). La gestion des denrées alimentaires, l’approvisionnement alimentaire de la cité étaient confiés aux mains de négociants privés et de propriétaires fonciers, l’État n’intervenant auprès d’eux que pour restreindre si nécessaire la liberté́ du commerce et contrôler les prix du marché́. La plupart du temps, en cas de crise alimentaire le peuple comptait en fait avant tout sur une solidarité́ familiale ou de voisinage, mais plus rarement sur l’aide publique ou privée. Pourtant cette dernière, plus connue sous le nom d’évergétisme, lequel désigne la générosité́ manifestée par des particuliers sous forme de dons (Garnsey, in Flandrin et Massimo, 1996), en nourriture en particulier, existe bel et bien. (Clément, 2001, p. 27)

Il est intéressant de constater, dans cette présentation sur l’évergétisme grec, la juxtaposition de deux fonctions : la réponse à l’urgence (crise de subsistance) et la fonction régulatrice des propriétaires fonciers en matière d’intérêt public (aide privée réalisée à l’échelle publique).

Entre l’Antiquité méditerranéenne et le passage formel à l’ère moderne en voie de mondialisation au 19e siècle, l’action philanthropique, i.e. les réponses à l’urgence et l’aide au développement interne, fut intensifiée et diversifiée. Toujours avec la modernité, les façons classiques de répondre à l’urgence, de mitiger les maux sociaux et de travailler au développement interne des sociétés (via le développement culturel et cognitif par exemple) demandait, selon les grands mécènes de l’époque, à être repensées, dans leurs formes, et à être réimaginées dans leurs intentionnalités.

Comment fut effectué cette transition? Premièrement, par la création d’organisations de bienfaisance et en mettant sur pied des fondations dont le fonctionnement s’est inspiré par isomorphisme des modalités de gestion des entreprises privées. Deuxièmement, par la volonté de s’attaquer aux causes des problèmes, de remonter à leurs sources. Troisièmement, en situant cette volonté dans un programme modernisateur, amenant la philanthropie à parfaire, de concert avec l’État, le processus de développement moderne des sociétés.

Les trois champs d’action identifiés, à savoir – l’urgence, la mitigation des besoins ou des problèmes dans une visée développementale interne et le développementaliste modernisateur – , ont historiquement transité par une variété et une diversité de mécanismes, de pratiques, de discours et de postures idéologiques. Pour la philanthropie moderne, apparue au Canada au début du 20e siècle, la concrétisation de l’action philanthropique a donné place à deux grands types de structures chapeautées par l’État canadien : les organisations de bienfaisance et les fondations philanthropiques.

En 2021, sur l’espace canadien, on dénombre un peu plus de 11 000 fondations partagées entre des fondations privées et publiques (dont 191 fondations communautaires) mobilisant un actif d’environ 100 milliards de dollars et permettant des dons à hauteur d’un peu plus de 7 milliards de dollars par année. Les dons philanthropiques sont principalement faits auprès d’organisations reconnues en tant que bénéficiaires légitimes par l’Agence de revenu du Canada. Toujours en 2021, on recense environ 86 000 de ces organisations. Les dons des fondations , privées, publiques ou communautaires, visent principalement des causes associées aux secteurs de l’éducation, de la santé et de la culture. Notons que les causes ‘parents pauvres’ en matière de don sont celles liées aux actions politiques non partisanes, à la pauvreté et aux inégalités sociales, ou encore, à l’environnement.

La philanthropie subventionnaire en réponse à des situations de crise

Une fois ce portrait impressionniste dressé, le deuxième point sur lequel je veux orienter ma présentation porte sur la philanthropie subventionnaire en situation de :

  • crise sociale reflétée par les mouvements #Me Too et Black Life Matters;
  • crise sanitaire en lien avec la pandémie mondiale générée par la COVID-19;
  • crise climatique dont rendent compte les inondations ou encore les grands feux en Australie et sur la côté ouest étatsunienne ou les grandes inondations en sols australien et canadien; et, tout récemment une situation de,
  • guerre militaire et économique, en lien avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

S’il est toujours important de garder en mémoire les éléments clés d’une perspective historique sur l’action philanthropique, il est tout aussi important de voir comment le secteur philanthropique et plus précisément les fondations subventionnaires ont réagi ou réagissent à ces crises conjoncturelles aux racines structurelles.

  • Sur les mouvements #Me Too et Black Life Matters, auquel s’est greffé l’appel à une réconciliation à l’égard des peuples autochtones, nous observons une volonté de mettre en place des politiques ou des mesures promotrices de comportements et de pratiques responsables en matière de Diversité, d’Équité et d’Inclusion. Indiquons aussi que efforts ont aussi été faits en matière de réconciliation (Déclaration d’action de la communauté) . Les fondations n’ont pas toutes fait le virage DEI et de la Réconciliation, mais le processus semble bien enclenché.
  • Sur la situation pandémique, la réponse a été rapide et soutenue pendant les deux premières vagues. La réponse s’est émoussée à la troisième vague et présentement nous nous trouvons en situation de bilan où des fondations intègrent ou non les apprentissages qui découlent de l’épisode pandémique.

L’appel qui fut entendu en mars 2020 en faveur de l’idéation d’une nouvelle normalité s’est concrètement traduit par une bienveillante adaptation des modalités d’attribution et de gestions des dons. En période pandémique, des fondations sont devenues plus agiles, ouvertes et efficaces dans la gestion des dons. Elles ont demandé aux organisations soutenues moins de reddition de compte et ont élargi les sommes attribuées directement ou indirectement pour réagir à l’urgence. Reste à voir maintenant comment ces apprentissages seront pérennisés et se traduiront par une réelle reconfiguration bienveillante des programmes philanthropiques[6].

À ce premier niveau de réaction s’est greffé un deuxième niveau de travail. Lequel a permis une réflexion plus en profondeur sur des changements à apporter.

  • C’est ainsi qu’un appel a été lancé en mai 2020 pour hausser le quota de versement des fondations de 3,5% à 5%[7].
  • Un deuxième appel a été lancé, en juin 2020 afin de réfléchir au 95% restant, en d’autres mots, cet appel déplaçait les projecteurs des programmes philanthropiques pour les placer sur la gestion des dotations : donc sur les politiques à implanter concernant la gestion des capitaux philanthropiques investis sur les marchés financiers; de le faire en fonction d’une logique d’investissement responsable ou encore à partir d’une approche privilégiant les investissements liés à la mission[8].
  • Enfin, de faibles avancées ont été réalisées relativement à l’intégration des Objectifs de développement durable des Nations Unies dans la gestion des fondations ou concernant les paramètres à respecter dans leurs programmes philanthropiques et leurs investissements sur les marchés financiers ou dans des initiatives en concordance avec leur mission. Sur les ODD, mentionnons le travail réflexif réalisé par le réseau Fondations communautaires du Canada et la production, par cette organisation, d’un outil pour aider les fondations communautaires à déployer les efforts requis en matière de protection des écosystèmes naturels et de réduction de notre empreinte écologique[9].

Nouvelles tendances et nouveau champ d’action

Maintenant, le troisième point de ma présentation porte sur les nouvelles tendances de l’action philanthropique. Pour les fins du présent exercice, j’en ai retenu cinq.

  • Premièrement, nous observons un renforcement du besoin de collaborer, de mailler, de regrouper les forces entre fondations, mais aussi avec d’autres acteurs : à l’image du Projet impact collectif sur Montréal (PIC) ou encore avec la mise sur pied du Consortium COVID Québec. Il s’agit de collaborations visant autant l’urgence que la volonté d’agir pour être en capacité d’exercer une influence transformatrice sur les systèmes en place.
  • Deuxièmement, nous percevons une volonté de rendre moins invisibles les causes sociales et environnementales. Prenons l’exemple du travail réalisé par un groupe informel de fondations montréalaises visant à mettre en place un outil de mesure de leur impact en matière de DEI. Pensons aussi à la coalition Climat Montréal afin de réduire l’empreinte écologique montréalaise. Enfin, citons la formation de regroupements d’acteurs philanthropiques autour de thématiques liées à la santé mentale ou au vieillissement des populations.
  • Troisièmement, une volonté de revoir les bases de la Lou sur l’impôt sur le revenu en lien avec les donations. Sur ce point, indiquons le dépôt d’un mémoire, à l’été 2021, par Fondations philanthropiques du Canada (FPC) auprès du gouvernement fédéral[10]. Le mémoire, en quatre points, proposait : d’élever le quota de déboursement à 5%; d’augmenter les investissements liés à la mission des fondations; de développer des outils pour mieux capter les données relatives aux actions philanthropiques; et, enfin, de rendre accessibles les dons philanthropiques à des organisations non qualifiées par l’Agence de revenu du Canada. Il y a là dans ces propositions une avancée significative.
  • Quatrièmement, le fait d’avoir vu agir avec célérité les fondations face à la crise sanitaire nous paraît de bon augure face à la situation générée par la guerre en Ukraine. Il est encore tôt pour voir comment des fondations canadiennes vont réagir concrètement et rapidement, mais déjà, la Fondation du Grand Montréal s’est dite prête à mettre en place des mesures adéquates, à mobiliser des dons et à les redistribuer rapidement pour soutenir l’arrivée et l’installation de personnes migrant d’Ukraine sur Montréal.
  • Cinquièmement, la philanthropie de proximité ou communautaire fait tranquillement sa place sur la scène philanthropique québécoise. Une philanthropie qui se veut plus respectueuse de la relation s’installant entre donateurs ou donatrices et donataires. Ceci se traduit par la possibilité de donner aux organisations représentant les populations concernées des ressources pour agir directement sur les solutions à développer. Mentionnons les exemples du Indigenous Resilient Fund et du Black Opportunity Fund à Toronto.

Ce sont là des tendances qui demandent certes à être renforcées, mais qui ne changent pas en profondeur la situation en ce qui a trait à la grande crise sociale et écologique qui nous affecte. Pour travailler à cette échelle, il importe d’innover en dépassant les trois niveaux de l’action philanthropique énoncés en début de présentation.

À mon sens, certaines fondations à l’international et quelques-unes au Canada ou au Québec travaillent au développement d’un quatrième champ d’action. Dans ce champ, il s’agit de compléter le travail sur l’urgence, sur le développement interne, ou encore sur le projet modernisateur, par un quatrième champ d’action en matière de transition sociale et écologique.

Ce niveau d’intervention demandera de réimaginer la philanthropie et de le faire de concert avec les autres parties prenantes des grands systèmes institutionnels. Nous aurons certes l’occasion, au colloque national PhiLab du mois d’avril, 2022 de voir comment il sera possible d’aller dans cette direction.

[1] Testart, Alain (2007). Critique du don : études sur la circulation non marchande, Paris, Syllepse.

[2] Sur l’idée de transaction correspondant à la rencontre de droits de cession de propriété, voir les travaux de John R. Commons (1931). « Institutional Economics”. The American Economic Review, vol. XXI, no 4, p. 648-657. Trad. par Laure Bazzoli et Véronique Dutraive (2001). Cahier d’économie politique, no 40-41, Paris, L’Harmattan, p. 287-301.

[3] Marcel Mauss (2007 [1925]) Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, PUF, coll. « Quadrige Grands textes », EAN : 9782130554998.

[4] Modalités de réciprocité mises en lumière par les travaux de Karl Polanyi sur les modalités d’intégration par l’économique et particulièrement par le mode d’intégration qualifié de domestique : Polanyi, K. (1944). The Great Transformation. Foreword by Robert M. MacIver. New York: Farrar & Rinehart.

[5] « L’évergétisme désigne une pratique antique, grecque et romaine, qui consiste, pour des citoyens riches, à financer des secours alimentaires en cas de disette, mais pas seulement, et plus généralement des équipements collectifs nécessaires au bon fonctionnement de la cité (infrastructures sportives, culturelles…). Cette sorte de mécénat n’emprunte pas une voie simplement charitable, car elle s’adresse à tous les citoyens, pauvres et moins pauvres. » (Clément, A. (2001). « De l’évergétisme antique aux Restos du cœur : état et associations dans l’histoire du secours alimentaire ». Revue internationale de l’économie sociale, (279), 26–43. https://doi.org/10.7202/1023752ar. p. 26)

[6] Pour une appréciation du travail réalisé par certaines fondations voir le dossier PhiLab contenant des études de cas sur différentes initiatives québécoises et canadiennes : https://philab.uqam.ca/publication/etudes-de-cas-covid-19/. Voir aussi le dossier préparé par Fondations philanthropiques Canada : https://pfc.ca/fr/covid19/. Ou encore le travail de collecte de données par Imagine Canada : https://www.imaginecanada.ca/fr/covid19.

[7] Voir : http://give5.ca/.

[8] Sur le débat, voir : https://thephilanthropist.ca/2020/07/granting-during-the-pandemic-foundations-face-increasing-calls-to-increase-their-expenditures-to-assist-struggling-charities/.

[9] Voir : https://communityfoundations.ca/fr/guide-odd/ et https://communityfoundations.ca/wp-content/uploads/2019/04/CFC-SDG-Guidebook-and-Toolkit-FINAL-FR.pdf.

[10] Voir : https://pfc.ca/fr/position-de-fpc-sur-le-contingent-des-versements/.

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